Il est habituel de railler le mutisme et la discrétion d'Eric Tabarly. Mon ami André Gentil, dans son livre "La mare aux gobies" relate, comme tant d'autres, sa première et seule conversation avec lui: "Il y a eu un long silence suivi d'une écoute polie, l'espoir d'un dialogue, de quelques paroles échangées sur sa victoire éclatante entre Le Cap et Rio... Impassible, Eric Tabarly écoute."
Pourtant, lors de l'une des rares fois où je l'ai côtoyé, j'ai vu de lui
un tout autre visage.
Lors d'une escale à Jersey sur Pen Duick VI en compagnie de Pen Duick
III que j'avais le privilège de skipper,en fin d'après-midi, les deux équipages
se rendent au Yacht-Club en contournant les deux bassins. En passant devant l'hôtel
"La Pomme d'Or", Kufra's
trading, les vieux hangars jaunes vifs de "Norman" puis les deux shipchandlers, cela représente un bon
kilomètre.
Les 15 équipiers devisent par petits groupes, Eric marche en compagnie
de son ancien équipier lors de la Whitbread de 1973, Arnaud, alors en charge du
Club Croisière Pen Duick à St Malo.
En montant l'escalier qui mène au bar du Yacht-Club, sur le palier,
comme je le fais à chaque fois depuis des années, sur le palier, j'admire presque religieusement la photo de Westward.
Quelqu'un s'arrête à coté de moi pour la même raison. Il s'agit d'Eric Tabarly.
Connaissant son intérêt pour les voiliers classiques, j'ose entamer
alors la conversation sur des considérations techniques, en particulier sur
l'échouage quotidien de cette goélette de 41 m au fond du bassin d'échouage
lors des hivernages dans les années 30. Surement aussi, nous regrettons qu'à la
mort de son propriétaire jersiais, H.Davis, elle ait été coulée aux Casquets le
14 juillet 1947 afin de respecter ses dernières volontés.
Au bar, nous rejoignons le groupe déjà attablé devant quelques pintes de
Guiness et continuons notre conversation. Je me souviens qu'il me parle de Moonbeam
III, propriété de F.Amiot, quasiment à l'abandon depuis des années au long d'un
quai du bassin à flot de Cherbourg.
Sûrement aussi, j'ai osé lui faire part de mon admiration quand, alors que, âgé d'à peine 12 ans en 1964, je
dévorais son livre, "Victoire en solitaire" puis, durant les années
suivante, je lisais assidument les récits de course de Pen Duick II puis toutes
les victoires de Pen Duick III en 1967 dans la revue "Bateaux":
Channel race, Fastnet, Sydney Hobart ...
En tout cas, notre conversation est sans temps mort, agréable, aux
antipodes de l'image que j'en avais. A juste titre, il voyait sûrement en moi
un passionné qui avait quelques connaissances. Le fait que je patronne Pen Duick
III sans moteur, à la voile seule, a sans doute aussi contribué à ce qu'il me
voit comme un marin, pas un simple admirateur parisien.
Il m'apprend que la dernière fois qu'il était en escale à St Hélier, c'était
dans les années 60 avec Pen Duick II et ses équipiers granvillais : G.Petitpas,
Lavat...
Puis, sur le retour, alors que les équipages allaient "faire un
tour" in town center, pour acheter, qui des "Dunhill" ou des
"Marlboro", qui du "Auchentochan" ou de l'
"Aberlour" avant que "Voisin's", "Beghin's" ou
"Mark's and Spencer "ne ferment; Eric, lui, est parti seul marcher jusqu'à l'extrémité de
la grande jetée, en passant par la plage, et après avoir contourné le fort
Elisabeth, un lieu où personne ne se rend jamais.
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